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LE PILIER SOCIAL

LA MODE ET LE PROGRÈS SOCIAL :
QUELQUES TIMIDES AVANCÉES

LE PILIER SOCIAL

Photo : © Paris Musées / Musée Carnavalet

UNE FILIÈRE PATERNALISTE/MATERNALISTE,
À LA FOIS AUTORITAIRE ET PROTECTRICE

Sur le plan social, la mode est impliquée dans de nombreux progrès pour les travailleurs,
mais a-t-elle été exemplaire ?
Madeleine Vionnet entourée de ses employées lors d’une fête de la Sainte Catherine Photo : © Paris Musées / Palais Galliera
Dans le milieu de la mode, plus que dans n’importe quel autre milieu, le produit est sacré. Il est le graal et mis sur un piédestal, parfois au grand dam de la santé nerveuse et physique des travailleurs. Combien de stylistes, couturier(e)s et designers ont jeté un produit qui a demandé des centaines d’heures de travail, de perfectionnement et de minutie, pour un détail ? Pire, à cause d’un caprice ou de l’humeur passagère d’un(e) designer tout- puissant(e) ? Car oui, les patron(ne)s de cette industrie
ont souvent la réputation d’être capricieux(ses). Les jeunes filles travaillant dans la mode adoptent alors Sainte Catherine comme patronne. La fête des Catherinettes, qui a lieu le 25 novembre, est une fête que la mode a toujours perpétuée lors de laquelle les femmes célibataires et sans enfant de moins de 25 ans portent un chapeau, et sont généralement reçues à la mairie où leur employeur leur offre des cadeaux, en plus du chapeau préparé par leurs collègues.
Aujourd’hui critiquée par certaines associations féministes car considérée comme dégradante pour la femme célibataire qui aurait le “devoir” de trouver un mari, la fête des Catherinettes est au XXe siècle l’occasion, pour les couturières, de prendre la parole et de s’affirmer dans l’espace public et auprès de leur employeur.

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Avantages sociaux pour les travailleurs
Durant les années 20 et 30, certains grands couturiers déclarent offrir à leurs employés les meilleurs salaires et avantages sociaux. L’objectif : se démarquer de leurs concurrents pour attirer les meilleures ouvrières. Ainsi Poiret, Chanel, Vionnet et Patou se démènent pour être perçus comme plus généreux et plus avantageux. Ces mesures sont prises pour des avancées sociales importantes et novatrices, mais il est important de noter qu’elles ne sont pas nouvelles dans la mode : Jeanne Paquin propose de façon volontaire à ses employés, déjà au début du siècle, deux repas chauds par jour et leur paie des vacances à la mer une fois par an.
Mais celle qui met en place les premiers vrais avantages sociaux et fait avancer le droit des travailleurs est Madeleine Vionnet.

Madeleine Vionnet : les droits sociaux avant l’heure

Femme engagée et en avance sur son temps, Madeleine Vionnet dirige sa maison de couture comme une entreprise moderne. Soucieuse du bien-être de ses employés, elle leur offre des avantages sociaux rares à l’époque : l’accès à une cantine, clinique, crèche, infirmerie et même un cabinet dentaire.

Elle leur fait aussi profiter de congés payés et congés de maternité, de pauses régulières et même d’un soutien financier en cas de maladie. Tout est pensé pour offrir aux travailleurs de la maison Vionnet le meilleur cadre de travail, favorisant ainsi leur bien-être et augmentant l’attractivité de sa maison.

Sortie des ouvrières de la Maison Paquin Photo : © Paris Musées / Musée Carnavalet
Mais le but n’est pas que philanthropique : en femme d’affaires avisée, Madeleine Vionnet évite à ses employés de faire des déplacements inutiles et fatigants vers le cabinet du dentiste ou du médecin, les faisant donc gagner en productivité.

La politique sociale qu’elle met en place est absolument inédite dans la mode à cette époque et devance les lois sociales en vigueur.

Avec son esprit social, Madeleine Vionnet met en lumière les bienfaits que peuvent avoir ce type de mesures prises par une entreprise. De quoi inspirer toute une industrie. On raconte même qu’elle lisait à ses ouvrières des œuvres de Proudhon pendant les longues soirées à broder des robes.
Dans la même veine, c’est le grand Jean Patou qui prend position pour l’augmentation du salaire des ouvrières. Il déclare lors d’une interview de 1927 :
“Le Syndicat patronal est fréquemment venu me trouver […] À chaque occasion j’ai toujours déclaré au Syndicat que j’estimais que nos ouvrières parisiennes
n’étaient pas assez payées”. Le couturier accorde déjà à ses ouvrières une rémunération supérieure au montant fixé par la Chambre syndicale de la couture.

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Le premier à créer une maison de couture en France est Charles Frederik Worth. Avant lui, le couturier répond aux demandes de clients et peut être associé à un artisan. Worth crée des vêtements féminins sur mesure, selon son inspiration, à la manière d’un artiste : c’est la naissance de la Haute Couture. En 1874, après avoir établi le nom Worth comme la référence de la Haute Couture, il intègre ses fils Jean-Philippe et Gaston-Lucien au sein de la maison et crée donc la première maison familiale dans la couture. Après sa mort en 1895, ses fils poursuivront l’activité avec Jean-Philippe à la tête du département créatif et Gaston- Lucien à l’administration. Cela permet à la maison de mode Worth de conserver sa position de leader dans le panorama de la Haute Couture parisienne au début du XXe siècle. La maison Lanvin en fait l’acquisition en 1954.
Cette dernière est justement un modèle d’entreprise familiale, toujours en activité aujourd’hui. Fondée en 1889 par Jeanne Lanvin, la couturière crée un empire dont sa fille Marie-Blanche prendra la tête en 1946, après la mort de sa mère. Marie-Blanche continue de concevoir les collections de la maison Lanvin jusqu’en 1950 avant de se retirer de la création et de la confier à des créateurs chargés de faire perdurer le savoir-faire, le style et l’excellence de la maison Lanvin à travers les époques.

Un autre exemple bien connu encore aujourd’hui est la maison Hermès. Fondée en 1837 par Thierry Hermès, elle est dirigée par la même famille depuis plusieurs générations : par le fils de Thierry Hermès, Charles-Émile, puis par le fils de celui-ci, Émile-Maurice. Ce dernier parie sur l’industrie textile et s’engage dans la fabrication de vêtements féminins et masculins dans les années 20. L’entreprise Hermès appartient encore de nos jours à ses héritiers.
Puis naissent les grands magasins, véritables modèles d’entreprises familiales, à l’image des Galeries Lafayette. Ce sont les cousins Théophile Bader et Alphonse Khan qui ouvrent en 1894 leur magasin, au 1 rue La Fayette. Après la débâcle de 1940, Théophile Bader et les administrateurs des Galeries Lafayette sont dépossédés de leurs biens et contraints de démissionner. Après la guerre et au terme d’une histoire digne d’un film hollywoodien, les Galeries Lafayette reviennent dans les mains de leurs propriétaires légitimes, qui s’étaient engagés dans la Résistance pendant la guerre. Aujourd’hui, Les Galeries Lafayette sont le dernier grand magasin français dirigé par les descendants directs de ses fondateurs. Cet esprit de famille entrepreneurial contribue au sentiment d’appartenance et d’attachement très fort à la “famille de la Mode” des personnes qui y travaillent.
Il s’agit d’un réel critère de motivation et de bien-être des employés de la filière.
Cette spécificité fait aussi de la mode un monde à part.
La mode a vu naître durant la période observée de belles avancées sociales, notamment sur les droits des travailleurs avec la création des premières entreprises familiales de l’industrie. Néanmoins, au fil du temps, ces avancées se transforment en simple application de la législation. La filière est également témoin de dérives inacceptables.
La mode commence donc le XXe siècle en avance sur son temps et le finit avec des drames sociaux en devenir, liés aux nouveaux modèles économiques alors en formation. Nous traiterons ce sujet dans notre prochain numéro.
Les scandales engendrés par le mannequinat
Mais l’industrie de la mode a aussi connu son lot de scandales sociaux, comme ceux liés au mannequinat féminin dès les années 80 et 90. En effet, cette époque est l’âge d’or du mannequinat, les top-models sont érigées au rang de star et connaissent un engouement sans pareil. Mais ce milieu s’est avéré plus que hostile pour ces nouvelles stars. Souvent engagées très jeunes, avant l’âge adulte, elles sont amenées à parcourir le monde au gré des défilés et des fashion weeks. Résultat : surmenage, décalages horaires liés aux nombreux voyages et mise en danger de leur santé. Mais il y a plus grave.
Le monde du mannequinat est frappé par un plus grand mal, qui a longtemps été tu : les abus sexuels et attouchements dont les mannequins peuvent être victimes de la part de certains photographes ou dirigeants d’agences pour lesquels elles travaillent. L’affaire Jean-Luc Brunel est une des plus tristement célèbres en France. L’ancien patron de l’agence Karin Models est accusé par plusieurs femmes, souvent mineures, de crimes sexuels.
Ces accusations n’ont pas empêché les responsables d’avoir de longues carrières, comme le souligne Thysia Huisman, qui se déclare victime de Brunel dans les années 90 : “Il est invraisemblable que Jean-Luc ait fait une si longue carrière dans la mode en dépit de tous les scandales dans lesquels il a été impliqué.”

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